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Que me reste-t-il ?

Que me reste-t-il de mes années à moto ?

Que me reste-t-il de mes années à moto ? Si je sonde ma mémoire, quelles impressions demeurent ?

Kronik : Que me reste-t-il ?

Cela fait vingt ans qu’il y a des clefs de moto dans ma poche. Comment résumer vingt ans de bitume en cinq minutes ? Vingt ans à vivre entre les pare-chocs, entre les portières, les rails, les fossés. Résister à leur appel incessant.

Il me reste l’odeur d'amande acide, entêtante, du moteur refroidissant. L’odeur des gants familiers. L’odeur du casque, du blouson après l'averse. Il me reste le cognement du moteur dans les os, le grondement attendu à la remise des gaz, la trépidation du bitume inégal. Il me reste le tapotis de la pluie sur les bras et les épaules qui se crispent en redoutant la première goutte qui s’infiltre dans le cou par le col.

Il me reste la mémoire du corps qui sait quoi faire et quand. Ce corps qui flaire la limite d’angle, qui se raidit quand c’est trop vite ou trop près. Il me reste ces réflexes : où couper, quand prendre les freins, où me placer sur la chaussée. Éviter les bandes blanches et les plaques d’égout. Deviner l'entourloupe en sortie de virage.

Il faut rouler et rouler encore, en équilibre sur les deux minces ellipses noires qui me retiennent en vie, oublieux des mètres et des mètres qui s’écoulent et disparaissent derrière moi. Quand je mets tout bout à bout, c’est le vertige : quand ai-je pu avoir le temps de tant rouler, aussi loin ?

J’ai fui le sirop épais, toxique, coupant, pour la circulation de province où le motard est rare, plus lent, sur des motos plus vieilles. Mais vous êtes toujours là, étrangement suspendus dans ma mémoire, dix années de vie résumées en une seule image, une SV qui démarre en grondant, une ZRX sur l’angle qui grimpe une voie d’accélération, une R6 hurlante, au limiteur.

J’aimerais tenir ça au creux de la main, cet objet infiniment précieux et unique, dans ma paume rayée comme un flanc de carénage qui a trop vécu. Quand j’y pense, c’est avec le pincement mélancolique de ce qui ne sera jamais plus. J’aimerais vous retenir plutôt que seulement me rappeler de vous tous, les copains.

Je me rappelle, mais la mémoire est faillible, la mémoire de la tête, alors que mon corps se souvient de tout : le week-end dernier, je suis remonté sur ma première moto. C’est fou comme je me rappelle de tout, comment mes mains ont reconnu la forme du guidon, les échancrures des poignées, la position des commandes, comment mes jambes ont retrouvé les cale-pieds naturellement, mes genoux calés contre le réservoir, comment je me rappelle le crissement plastique de la selle quand je m’assieds dessus, le bruit du clapet de la serrure du bouchon de réservoir. Je sais encore aller chercher la latérale : là, en tournant un peu le pied pour aller trouver l’ergot bizarrement placé devant le sélecteur. Je me souviens de la petite flaque d’eau qui se forme au bas du compteur de vitesse quand il pleut. Je me rappelle le cliquetis des leviers à écartement réglable quand je les repousse des doigts. Tout est remonté d'un coup, juste en m'asseyant sur la selle et en donnant le coup de rein qu'il faut pour la relever de la latérale.

La GPZ, c'est ma madeleine à moi.

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