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Sous la pluie : rencontre

Je vais m'en prendre une. Je n'arriverai pas à la maison avant que ça tombe : le fond de la vallée est bouché et les voitures qui viennent d'en face battent encore des essuie-glaces. A gauche, les collines ont disparu, avalées par un rideau de pluie grise.

Je ne m'en fais pas trop : j'ai ma combinaison. Mais je n'aime pas être mouillé. Tiens, je me demande si je ne vais pas m'arrêter à l'abri-bus avant la montée pour laisser passer le plus gros de la douche. Je ne suis pas pressé. Vu la météo, elle comprendra, elle m'attendra.

Sous la pluie : rencontre

Une vague blanche ondule soudain sur la route devant moi. Je rentre la tête dans les épaules et vrafff ! Je suis sous la pluie. Je coupe. 90. 80. C'est assez. Encore un léger gauche et l'abri-bus est là. Je freine. Petit demi-tour pour garer la moto dans le sens de la marche. L'abri est vide. Il sent la pisse et le tabac froid. Je garde mon casque. La pluie, sur le toit de fibrobéton, fait le bruit d'un million de souris courant sur du carrelage. Je regarde mon petit coin de campagne qui dégoutte. Flic-flac. Vraoom.

Vraoom ?

Une autre moto approche, à la manière dont les rapports passent. Avec un pot tout vide, en plus : ça commence mal. Une... Ducati ? Oui. Un modèle dont j'ignore le nom : je me suis arrêté de compter à la 620. Il a pensé comme moi : il s'arrête pour se mettre au sec. Il remarque alors ma machine et se retourne vers l'abri. Une fraction de seconde d'arrêt ; il se croyait seul. Ah, tiens, non, c'est une "elle" et pas un "il". Je fais un petit coucou de la main en guise de salut. A beginning is the time for taking the most delicate care*, comme dirait Frank Herbert. J'ajoute à voix haute :

- Hello !

Silence en face. Je poursuis :

- Sale temps pour oublier sa combarde.

Elle relève sa visière. Elle a un petit "hum-hum" d'assentiment. Elle passe sous l'abri. Nouveau silence. Je reprends :

- Je pensais atteindre Fontenay avant la pluie, mais c'est raté.

- C'est encore loin ?

- Non, trois bornes à partir d'ici.

Je détaille sa moto et m'étonne :

- Ils font encore des Termignoni comme ça ?

Elle a un petit rire :

- Non, c'est une bidouille. Les pots viennent de l'ex-916 de mon mari ; on les a récupérés quand il l'a vendue.

J'opine du bonnet :

- Je me disais aussi. Ça fait un bout de temps que je n'en avais plus vu. C'est comme les Mig ou les Devil : ils disparaissent petit à petit. Tu l'as depuis combien de temps, ta bécane ?

- Deux ans. En fait c'est ma troisième. Je n'ai jamais roulé qu'en Ducate. J'ai commencé sur une 600 d'occaze dès que j'ai eu mon permis.

Et ainsi de suite pendant vingt bonne minutes, à tailler le bout de gras sous cet abri-bus paumé en lisière de forêt, nos deux bécanes dégoulinantes d'eau rangées sagement côte à côte. On finit par jouer à un de mes jeux préférés quand je rencontre de parfaits inconnus : essayer de se trouver des connaissances communes en repartant de l'école primaire. Elle était scolarisée à Nevers et moi à Paris, mais on commence à s'approcher quand elle me dit qu'elle a passé un DEUG de sciences à Jussieu... mais pas la même année que moi. Cherchons encore. Elle va au Bol d'Or chaque année et moi je n'y ai jamais mis les pieds, cherchons encore. Fouillons encore. C'est un jeu très drôle.

Mon téléphone vibre. Un SMS.

- Ah ! Il est temps que je rentre. Madame se demande où je suis. Bon, eh bien à la prochaine.

Il n'y a qu'à moto que j'engage la discussion avec de parfaites inconnues sans me poser la moindre question. Autrement, j'aurais trop peur de passer pour le relou collant de service.

* Le commencement est un moment d'une délicatesse extrême.

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