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Une étudiante

J'aime bien aller à la bibliothèque : je peux y regarder dans la tête de plein de gens. J'y rencontre aussi des étudiantes.

Livres (c) Jorge Royan / www.royan.com.ar / CC BY-SA 3.0

Elle a de grandes lunettes à grosses montures. Elle a posé sur la table sa montre, une bouteille d'eau, un cahier, un livre et une énorme trousse qui contient une trentaine de stylos. Elle prend des notes. Elle va du livre au cahier et du cahier au livre, régulièrement. Si j'avais eu une fille, elle n'aurait pas encore son âge.

En bibliothèque, je pioche au hasard sur les étagères, lis quelques pages au début, au milieu, à la fin. Je note aussi quelques idées qui s'accumulent dans un gros carnet à couverture noire qui s'appelle évidemment "Book of Brilliant Things", parce que Jim Kerr.

Parfois, elle quitte son travail des yeux pour vérifier ce qui s'affiche sur son téléphone. Elle tapote, fait défiler l'écran, sourit, fronce les sourcils. Elle a sorti un autre cahier, personnel, celui-là, où elle écrit à l'encre de couleur avec un stylo spécial. Elle y a collé des images, fait des dessins.

J'ai sous la main, sous les yeux, l'essence de la vie d'un auteur. Ce qu'il aime, ce qu'il déteste, ce qui le fait avancer, ce qui le bloque. Il met à ma disposition le concentré de ses nuits sans sommeil, de ses éclairs de lucidité, de ses voies sans issue. C'est une immense richesse. Je m'y perds parfois : il y en a tant.

Elle n'est pas vraiment belle. Au-dessus de son épaule, sur le présentoir d'une étagère, il y a la photo de la couverture d'un livre de Florence Arthaud qui, elle, est belle. Mais elles n'ont pas le même âge. Il manque à mon étudiante quelques années de plus en dehors de l'enfance et plus de vent et d'embruns dans les cheveux, sur le visage.

J'ai délaissé la catégorie "Sport" de la bibliothèque. Il ne contient que des livres sans intérêt sur la moto : la vie en photos d'un champion, le très prévisible recueil des motos dites mythiques -plein de chevaux, très chères et qui finissent dans la naphtaline-, un ouvrage pédagogique sur ce qu'est une bécane et un bouquin à l'allure officielle sur le permis moto. Il faut que je travaille à ce recueil de Kroniks pour peupler un peu tout ça.

Je prends grand soin de ne jamais croiser son regard. Je fixe le rayon de livres du fond, un peu à droite. Sur ses ongles nets au bout de doigts fins, il reste un peu de vernis bleu à paillettes. Elle tient son stylo à pleine main et pas à trois doigts comme je le fais. Si je regardais mieux, je verrais sans doute battre sa carotide quand elle lève la tête vers le plafond, songeuse.

16 heures. Je veux rentrer avant la nuit. Je rassemble mon maigre trousseau : mon carnet noir et mon unique crayon. Je vais ranger les trois livres qui m'ont tenu compagnie cette après-midi dont des extraits vont rejoindre ma moisson d'idées qui éclosent parfois sous une forme inattendue sur Le Repaire.

Tiens ? Mon étudiante aussi plie bagage. Elle se lève et se jette sur les épaules un cuir noir à bandes blanches assez usé. Je ne m'attendais pas à ça. Elle marche vers le comptoir de l'entrée et récupère un casque intégral bariolé auprès d'une bibliothécaire. Elle a ce mouvement typiquement féminin et incompréhensible pour moi qui consiste à la fois à enfiler son sac à dos tout en manipulant les cheveux qu'elle a mi-longs afin qu'ils ne se prennent pas dans les bretelles. Les femmes sont pleines de ces gestes que je ne fais jamais.

Je suis curieux. Sur quoi roule-t-elle ? Allez ! Fantasme machiste : sur une 748 rouge, mais sans les Termignoni parce qu'elle est bien élevée. Je souris en franchissant la porte d'entrée quelques mètres derrière elle. A l'opposé : une Husqvarna 610 TE qu'elle démarre d'un coup de kick expert parce qu'en fait c'est la championne de France de motocross.

J'ai tout faux. Elle enjambe une Transalp grise premier modèle, celle avec le phare carré. Elle a jeté son sac à dos dans un top-case Bottelin-Demoulin d'époque dont il manque le couvercle. Elle enfile l'intégral en rejetant la tête en arrière -l'inverse de moi. Le twin démarre en sifflant un peu plus que d'habitude : je soupçonne un Marving. Elle s'attache les cheveux, attrape le guidon et démarre après avoir jeté un coup d'oeil périphérique.

J'aime bien les bibliothèques : elles sont pleines de surprises.

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Commentaires

Le Modérateur

Sur une idée de Claude Pinoteau

12-02-2019 11:36 
XM

des moments de grâce comme ça je me souviens en avoir vécu plein au collège et au lycée. maintenant, je regrette de ne plus savoir les voir, comme la plupart des adultes d'ailleurs. heureusement que tu nous fais partager un peu de ton émerveillement.
en parlant de ça, je suis rentré de Grenoble à Vienne hier sous le clair de lune avec mon scoubite, et c'était bien.

12-02-2019 11:46 
val69

Hélas je passe aussi bien souvent, pris dans les urgences du quotidien, sans voir grand chose de ce qui m'entoure. A moto on guette les portières, le gars qui va tourner sans clignotant... mais ensuite je passe à coté ! Je vois même pas la lune qui brille, il faut dire qu'elle était bien jeune hier encore ! Ca donne envie de se poser et de se rendre attentif aux pépites invisibles...Un luxe !
Et puis les trucs moches et les cons occupent souvent tout l'écran...

12-02-2019 18:10 
Godzilla

Citation
val69
Et puis les trucs moches et les cons occupent souvent tout l'écran...



Là tu as presque tout dit...sourire

Poser les écrans, et ne rien faire de temps en temps c'est salutaire.

12-02-2019 21:02 
 

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