Menu
Fil RSS Facebook Twitter Instagram Pinterest Youtube

La Chronique de Koud'pied o'Kick

La KronikKoud'pied o'Kick est un journaliste professionnel écrivant actuellement pour un grand hebdomadaire. Vous le retrouvez chaque mois exprimant son opinion sur un monde qu'il affectionne énormément : la moto, avec un amour immodéré de la controverse, à nul autre pareil.

Christère Lambof contre Calamity Marie-Chantal

La kronik de mai vue par Sato

Elle est là. Elle attend, tapie à l'ombre d'un feu rouge. Le combiné sur le siège passager, posé en évidence à côté du dernier Vogue (Marie-Claire, c'est d'un commun !). Elle guette. Elle guette le bruit caractéristique de la ligne Yosh' de Christère Lambof, reconnaissable entre mille. Avec son pote Fiermécano, ils ont fait un réglage aux petits oignons de la synchro de sa rampe d'injection. Les rataplot plot plot à la déccélération sont la signature acoustique caractéristique d'un Christère Lambof en maraude...

Comme tous les grands prédateurs urbains, Calamity Marie-Chantal chasse du sud de l'Avenue Foch quand elle sort de chez Céline, au nord de la rue Molitor en revenant du coiffeur / de chez l'esthéticienne (on dit consultante jeunesse, maintenant) / de chez sa copine Eglantine ou que sais-je encore. Planant au-dessus du bitume à 2 mètres d'altitude au volant de son X5, Calamity Marie-Chantal prépare une manoeuvre classique d'approche furtive d'une proie. Mobile coincé au creux de l'épaule, Vogue posé sur le volant, elle est en train de donner le prix de « ce rââvissant petit ensemble Nina Rikiki » à sa copine Eglantine, qu'elle a quitté voici 3 minutes. Et on déconne pas avec le mobile de Calamity Marie-Chantal ! A elle toute seule, elle pèse 1,28% du chiffre d'affaires de SFR.

Christère Labof, lui, sort du magasin Dainese de l'avenue de la Grande Armée. Il a craqué pour un t-shirt vintage en solde à 49 euros 95. Il étrenne une paire de bottes « racing » anatomiques à déformation programmée et fermetures à pré-tension alvéolaire multi-couche. Le must. Le top du top. « Les même que Rossi », lui a assuré le vendeur. Avec ces seules bottes, il est bien parti pour exploser la barre des 1'32 à Carole. Il clopine vers sa R1 (il a pris les bottes 2 tailles en dessous parce qu'en vert et fuchsia, les couleurs de la peinture perso de son casque, il n'y avait plus sa taille). « Mais elles vont se faire », lui a promis le vendeur. Il s'engage sur la contre-allée devant chez Kawa.

Calamity Marie-Chantal vient d'aborder le haut de l'avenue de la Grande Armée. Son objectif : prendre le Périphe direction porte de Passy pour un thé entre copines. Elle est en train d'entreprendre Eglantine sur les mérites du régime « Vètte Vatchèrz », citant doctement un article de Vogue rédigé en hâte sur un coin de table par une pigiste sous-payée. A un bon 80 à l'heure, elle dévale la pente. Campée au milieu de la chaussée, ses pneus de 235 mordent agressivement le patchwork de pavé et de bitume de la route.

Christère Lambof, lui, bataille avec son amortisseur de direction Hyperpro taré ultra-dur pour sortir de la contre-allée et s'engager sur l'avenue. Son objectif : le concessionnaire Yamaha situé en face, où il espère bien jeter un oeil sur la nouvelle R1 et, pourquoi pas, négocier une reprise de son modèle actuel.

L'affrontement est inévitable.

Alerté par le bruit de roulement prononcé du X5 malgré ses bouchons anti-bruit, Christère Lambof tourne la tête. A moins de 60 mètres, le X5 déboule. Guidon braqué à mort, Christère Lambof écrase les freins. Heureusement, une purge approximative du circuit avant lui évite un blocage fatal. Mais la R1 part en travers. A bord de la X5, les détecteurs de collision sont passés du mode « acquisition de cible » au mode « combat ». Le 4x4 cherche sa zone d'impact. Fidèle à sa tactique habituelle, le monstre de métal opte pour la stratégie du Panzer : écraser d'abord et passer la marche arrière ensuite.

Dépassé par les événements, Christère Lambof décide de jouer son va-tout : tomber un rapport et accélérer en grand. Mais il est déjà en seconde (d'où les à-coups de transmission perpétuels en ville qu'il attribue au caractère ''racing'' de la machine). La boîte de la R1, vendue à l'industrie automobile teutonne, refuse de repasser en première, et tombe par hasard sur le point mort. L'aiguille du compte-tours fait un soleil. Le Yosh' crache une rafale de détonations bien senties, laissant échapper une rapide succession de flamme par son embout titane.

Christère actionne frénétiquement le sélecteur de vitesse. Tel qu'il est placé, il ne peut rien faire pour contrer la charge du X5. SCHLAAAKK ! La boîte vient de dénicher in extremis un pignon de première qui traînait dans le coin. La R1 se cabre, car Christère a relâché d'un coup l'embrayage alors que le moteur tourne toujours à 6.000 tours. A demi désarçonné, en porte-à-faux, il lâche le demi-guidon droit. La R1 retombe lourdement sur sa fourche, projetant Christère violemment contre la bulle rose fluo qui se fendille. Le processeur d'injection, alimenté par des données contradictoires provenant de sa sonde lambda et du capteur de la poignée de gaz, préconise un enrichissement du mélange qui occasionne de nouvelles détonations à l'échappement. Déjà malmené par un montage à la clef anglaise, le boulon de fixation de la cartouche cède sous la pression et les vibrations. Ca y est, la R1 est en échappement libre.

Dans le X5, Calamity Marie-Chantal n'a toujours rien vu. Devant cette absence de réaction, le calculateur du X5 reparamètre de lui-même le vecteur d'attaque et décide d'approcher par la tangente pour jeter à terre la R1 en jouant de son dispositif de couplage dynamique de traction. Les pompes du viscocoupleur font brusquement monter à 28 bars la pression au niveau du différentiel arrière pendant que la direction entame une manoeuvre d'appel-contre appel propice au déclenchement d'un dérapage. Vitesse estimée d'impact : 52 km/h.

Ballotté sur la R1, Christère est dans l'incapacité de réagir. Son CDI reprend donc les choses en main. Bypass désactivés, la centrale d'injection déclenche l'ouverture en grand des valves de régulation de débit de la boîte à air. La R1 entame un léger virage sur la droite, pour pointer sa sortie d'échappement vers le X5. Encore 25 mètres. Moins de 4 secondes avant le choc.

Gavé par les injecteurs, le 4 en ligne s'emballe franchement. Bloqué au limiteur, le moteur hurle. Le collecteur crache de longue flammèches bleues ourlées de fumée grise. Délogé par les gaz, le collier de maintien de la cartouche est éjecté violemment en direction du X5, et ricoche sur le capot avant de rebondir sur le haut du pare-brise, sans causer de dommages. Une fraction de seconde plus tard, c'est le joint du collecteur qui fuse en tournoyant en direction de la calandre. Ce nouveau coup au but est dévastateur : la vitre du phare gauche explose sous l'impact. Le joint finit sa course dans le clignotant, dont il brise l'ampoule après avoir fracassé le diffuseur secondaire, et déclenche un court-circuit. La décharge se propage jusqu'au premier relais de multiplexage, passe outre les routines de protection, et remonte jusqu'au calculateur principal, qui le traite comme un signal d'impact sur un des capteurs de collision avant. Conformément à sa programmation, il commande la mise hors circuit de la pompe à essence pour éviter tout incendie, et ordonne aux trois airbags côté conducteur de se déployer. Simultanément, il initialise le déclenchement la pyrotechnie du prétensionneur de ceinture de sécurité. Surprise par le bruit du premier impact, Calamity Marie-Chantal a enfin relevé les yeux de son magazine, et tente d'écraser les freins. En vain. L'airbag avant est déjà en train de se déployer. Plaquée au siège par la ceinture de sécurité, Calamity Marie-Chantal est incapable d'actionner la pédale de frein !

Sur la R1, Christère Lambof a complètement oublié le X5. Son moteur hurle à la mort depuis quelques secondes, et il craint pour sa préparation de culasse. Il actionne le coupe-contact. Privé d'alimentation, le moteur coupe après quelques sursauts. Et la roue arrière bloque. L'inévitable se produit : la R1 bascule sur la gauche. Grâce à ses réflexes surhumains, Christère dégage in extremis la jambe de sous la R1 qui s'écrase au sol dans un grand fracas de plastique et commence à glisser sur le pavé. Christère n'a pas lâché le demi-guidon droit. Le voilà à demi couché sur le carénage. Malgré sa combinaison, il sent dans toutes ses articulations le raclement de l'alu et du styrène de la R1 sur le pavé.

Mais le X5 roule toujours. A moins de 15 mètres, privé du contrôle de Calamity Marie-Chantal, il se maintient sur une trajectoire de collision. Les deux tonnes de métal et de verre trempé continuent de réduire la distance qui le sépare de la R1 agonisante. 8 mètres. Christère se redresse, debout sur le flanc de carénage de la R1 qui glisse toujours sur le pavé. 5 mètres. Un pressentiment lui fait tourner la tête. Un instant paralysé par la vue de l'imposant bouclier du X5, il cherche des yeux une arme. N'importe quoi. Il y laissera la vie, mais il défendra ses tés de fourche Yosh'. Avisant la cartouche d'échappement libérée du collecteur, il s'en saisit et en arrache la fixation supérieure.

C'est l'instant de vérité. L'instant pour lequel Christère a passé des heures et des heures devant sa téloche a regarder les films de Jacky Chan et de pirates. Il se prépare au choc. Le premier coup qu'il porte au centre du capot fait sauter le petit écusson bleu et blanc.

« PUTAIN ! MAIS TU VAS T'ARRETER, POUFFIASSE ?!! » hurle Christère.

Cueillant la R1 au niveau du feu arrière, le X5 broie la fragile coque de plastique. Un instant déséquilibré, Christère finit les bras sur le capot, son arme à demi-arrachée des mains par la violence de la collision. La visière de son casque se décroche. Prenant son élan, il saute sur le capot et porte un coup d'estoc au pare-brise qui s'étoile mais ne cède pas. D'un moulinet du poignet, il décapite le rétroviseur gauche, qui tombe en virevoltant sur le sol. Mais il faut en finir, tuer l'adversaire avant qu'il ne se ressaisisse. Dans l'habitacle du X5, Calamity Marie-Chantal a compris la situation périlleuse dans laquelle elle se trouve. Elle empoigne son portable. Le pare-brise vient de voler en éclat malgré la feuille de polyéthylène qui le recouvre : Christère a trouvé un point faible.

« POUR DIEU ET MON ROY ! » glapit Calamity Marie-Chantal

Elle jette son portable à la tête de Christère, qui le reçoit en plein dans l'arcade sourcilière. Il titube, et manque de tomber à la renverser devant les roues du X5. Calamity Marie-Chantal profite de cet instant de répit pour se débarrasser de la ceinture de sécurité qui l'entrave et empoigne son Vogue. Repoussant du pied les débris du pare-brise, elle monte à son tour sur le capot. Elle décroche un solide coup de pied au ventre de son adversaire qui recule encore un peu plus vers le bord du capot, plié en deux. Leurs pieds glissent sur les débris de verre du pare-brise. Calamity dérape. Christère en profite pour lui décrocher une magistrale torgnole de son gant racing clouté. Calamity riposte d'un coup au visage, le seul point faible apparent de son agresseur.

Un grand fracas.

Le X5 vient de finir sa course dans le plot de béton d'un feu rouge. Le choc projette les deux adversaire au sol à plusieurs mètres. Du réservoir crevé de la R1 s'échappe un fin filet d'essence qui se mélange à l'huile des carters moteur broyés. Délogée de son compartiment par le choc, la batterie tombe au sol. Une étincelle.

Un flash de lumière.

Une détonation assourdissante.

Le réservoir d'essence vient d'exploser, noyant l'avant du X5 sous un rideau de flammes blanches, aveuglantes. Une fumée noire, épaisse, collante, s'élève. Chuintement du plastique qui fond. Ronflement des flammes. Calamity Marie-Chantal se relève en titubant et se met à courir pour échapper au brasier avant de s'effondrer quelques mètres plus loin. Protégé de la chaleur par sa combinaison, Christère relève la tête. Tout l'avant du X5 a disparu dans les flammes, et on devine, au ras du sol, l'amas chiffonné de débris de ce qui fut une R1.

Une sonnerie.

Une voix crachouille dans un haut parleur : « Coupez ! Elle est bonne ! ».

Koud'pied o'Kick, - le 1er mai 2004

Réagissez à la kronik sur le forum motobrev'