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Le roadbook quotidien

Si tu veux devenir un vieux motard, ne te fie pas aveuglément à ton roadbook quotidien.

Tous les jours, je suis un roadbook appris par coeur au fil du temps. J'ai en tête les plaques d'égout, les déformations du bitume, les changements de file et les pièges. Je sais plein de choses de la route.

Kronik : Le roadbook quotidien

Tout comme toi, j'ai mémorisé les pièges de mes parcours. D'abord la base : par où passer pour tirer au plus court, pour perdre le moins de temps possible. Je manipule ma mémoire spatiale pour connecter des points de navigation -le GPS gratoche. Je compte les feux rouges en moins, les cédez-le-passage en plus. J'affine la ligne brisée initiale. Je cherche le contournement de ce passage obligé où convergent trop de voitures, de ce goulet où s'empilent les poids lourds et les bus.

Puis le trajet au plus court évolue vers plus de confort : accepter de perdre quelques minutes pour échapper à ce croisement pénible, cette rue pavée glissante les jours de pluie, celle-ci au bitume défoncé. Eviter cet endroit que je déteste pour une raison qui m'échappe ; passer plutôt par ici parce que c'est plus joli.

Au bout de quelques jours, j'apprends où placer mes pneus. J'évite naturellement cette plaque d'égout placée en plein virage au croisement où je me place à gauche pour remonter la file de voitures arrêtées au feu. Puis je coupe la voie pour coller à droite en évitant le bourrelet de bitume formé au niveau de l'arrêt de bus. Attention à la priorité à droite où il n'y a généralement personne mais-on-sait-jamais, puis déborder largement à gauche pour franchir en son milieu le gros carrefour où c'est un peu le bazar avec l'entrée sur l'autoroute. Ensuite, plein gaz en faisant gaffe à ceux qui viennent de la droite. Freiner large et balancer la bécane au point de corde pour négocier le pif-paf devant le café à devanture verte. Gaz dans la montée, mais gaffe au cédez-le-passage au niveau de la boulangerie.

En haut de la côte, je coupe : le feu est au rouge. Devant moi, la caisse hésite derrière le bus : elle ne voit pas si elle peut passer. Moi si. Gaz, mais méfiance : il peut sortir une ambulance ou les pompiers du parking de l'hôpital, auquel cas le bus va les laisser passer. Serrer bien à droite pour franchir le passage piéton surélevé et j'ai la rue pour moi tout seul : les caisses sont bloquées derrière le bus. Les freins à ce croisement merdique avec un cédez-le-passage à gauche et une priorité à droite, une plaque d'égout en plein milieu et du bitume pas top. Mouais.

Et si je prenais par le bas en longeant le parc plutôt que d'enquiller tout droit par le CHU ? Je vais essayer ça demain.

Je m'aperçois que de jour en jour, j'ai constitué une carte très précise de mes déplacements, carte dont les détails vont jusqu'aux trous dans la chaussée dont il faut que je méfie, jusqu'à l'éclairage trop faible de certaines portions, jusqu'au soleil qui se reflète dans tel immeuble et m'aveugle à telle période de l'année. Ce sont les éléments presque fixes qui servent de toile de fond au paysage sans cesse changeant de la circulation. Selon l'heure du jour ou de la nuit, ils ont plus ou moins d'importance. Mais il faut se méfier de ces automatismes. L'habitude aidant, il est facile d'oublier que ces repères ne sont que temporaires, qu'ils évoluent. Quelques travaux et les voilà modifiés. Une semaine d'absence et le carrefour a changé ; de nouvelles saignées sont apparues ; un séparateur a poussé sans prévenir.

Si tu veux devenir un vieux motard, ne te fie pas aveuglément à ton roadbook quotidien.

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