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Paris-Dakar en 125 chinoise

Petit traité de voyage pour motards fauchés

7800 kilomètres et 6 pays en 3 semaines, sur un petit mono de 9 chevaux et 0,85 m/kg de couple

Des envies de voyage ? L'appel du bout du monde ? On l'a tous un peu, non ? Et pas une thune ? Ça aussi, c'est un problème assez largement répandu. Mais il y a des solutions : je vais donc vous parler d'un voyage pas cher, un Paris-Dakar couvert en 125 chinoise, une magnifique Keeway 125 Superlight. On ne rigole pas, s'il vous plaît. C'était un pur trip !

Rencontre avec les dromadaires sur la route du Sahara occidental

Mais pourquoi ?

Excellente question ! Mais d'abord, pourquoi pas ? Car il y a deux catégories de motards : ceux qui cherchent la monture idéale pour voyager ou ceux pour qui l'appel de la route prime sur toute autre considération. Il se trouve que j'ai des potes qui ont des machines faites pour l'aventure : KTM 990 Adventure et BMW R 1200 GS. Mais, à de rares exceptions, le voyage, c'est dans leur tête. Les excuses abondent : pas le temps, pas d'idées, pas d'argent... Mais attends, là : tu roules sur une brèle à 15 000 et t'as pas d'argent ?

Première décision : réduire la voilure et rester fidèle à ses principes. D'ailleurs, les plus expérimentés de nos lecteurs savent que dans les années 70, nombre de motards n'hésitaient pas à traverser la France en duo sur une 125 et que quand elle est sortie, la Yamaha 500 XT et ses 32 chevaux était alors vue comme la baroudeuse ultime. Aujourd'hui, si t'as pas 200 chevaux et un contrôle de traction réglable sur 6 niveaux, t'hésites un peu à sortir de ton quartier. Ok, j'exagère (mais peut-être pas tant que cela).

Donc quand t'es pauvre, ben tu roules avec une moto de pauvre et puis c'est tout. Et une 125 chinoise, ça s'échange contre une poignée de queues de cerises. Sur des sites d'annonces ayant pignon sur rue, on trouve de la 125 chinoise à partir de 500 euros. A l'époque où j'ai fait ce voyage (octobre 2010), la Keeway 125 n'était déjà plus disponible que dans une version Dark d'inspiration très Harley-Davidson Fat Boy, qui était vendue neuve 1990 € (6 ans plus tard, elle est désormais à 2099 € mais propose aussi une version kaki et une autre en bronze). Le modèle chromé, avec sacoches et pare-brise, avait disparu du catalogue. Du coup, la machine qui me promettait du rêve et de l'aventure, elle avait déjà deux ans d'âge et elle ne valait même pas 1000 euros d'occasion

La question de la moto étant réglée, restait celle de la destination. J'ai choisi Dakar un peu au hasard, comme j'aurais pu prendre Vladivostok, Zanzibar ou Knokke-le-Zoute (enfin, non, pas celui-là) : il fallait juste que la contrée porte un nom suffisamment exotique et soit suffisamment loin pour, non seulement évoquer un ailleurs que l'on croyait inaccessible, mais comporter une certaine part d'imprévu dans l'aboutissement de l'opération. Ne pas sous-estimer le rôle de l'imaginaire dans la portée symbolique du voyage. Certains voyages servent à découvrir des choses. D'autres à se découvrir un peu soi-même.

Et puis ça sonne bien, Dakar. ils avaient l'air poussiéreux et fatigués, les Rahier, les Auriol, les Neveu dont les exploits ont bercé mon adolescence. C'est quand même pas rien, d'aller à Dakar, même par la route. Et surtout en 125 chinoise !

Au Sahara, il y a aussi des cailloux

Les préparatifs

Là aussi, le rapport au voyage est une chose assez personnelle. Certains préparent tout. D'autres rien. Je me suis contenté du minimum, outre ce qu'il était nécessaire d'anticiper. Dans l'ordre : obtenir un visa auprès de leur consulat parisien pour entrer en Mauritanie et, concernant la moto et sur conseil des gens de chez Keeway, changer le kit chaîne (réputé pour s'allonger à vue d'œil) par un élément plus solide de chez France Équipement. J'ai également voulu changer les pneus, pour ne pas prendre de risques : exit les Kingstone chinois pour une bonne paire de Pirelli. Tout le reste de la moto est resté entièrement d'origine. Dans une sacoche, j'ai mis quelques pièces de secours me permettant de pouvoir repartir en cas de chute bête : deux leviers, un sélecteur, ainsi que des câbles d'accélérateur et d'embrayage, un faisceau électrique et deux chambres à air. Non pas que j'eusse des doutes sur la fiabilité des motos chinoises (encore que...), mais mon temps étant compté, cela permettait d'envisager de poursuivre la route en cas de pépin. Dans l'autre sacoche, j'avais mis un jerrycan de 5 litres d'essence, ne sachant pas trop à quoi m'attendre dans les parties désertiques, histoire d'augmenter mon autonomie.

Pour le reste : quelques fringues, un appareil photo, une brosse à dents, une carte routière et en route !

Comme je ne savais pas vraiment quelle allait être ma moyenne, je n'ai rien réservé. Tout s'est improvisé au jour le jour. A l'aventure ? Y'a de ça ! D'autant que je suis parti sur une moto que je ne connaissais pas, ayant fait environ 20 kilomètres à son guidon avant le jour du départ. Cela commence par ça aussi, l'aventure !

Et de toute façon, il est impossible de tout prévoir. Je découvrirai au cours du voyage quelques imprévus, comme mon visa pour la Mauritanie qui comportait de mauvaises dates (je n'avais même pas vérifié en le recevant) ou le fait que le Sénégal est intraitable avec les visiteurs motorisés : pour limiter le trafic de voitures d'occasion, si vous entrez au Sénégal avec un véhicule, le numéro d'immatriculation de celui-ci est tamponné sur votre passeport et vous devez repartir avec en moins de 48 heures. Je réussirai pourtant à vendre ma Keeway et à rentrer en avion !

Moment de solitude dans le Sahara occidental

La route !

Dans mon entourage, le scepticisme régnait, essentiellement centré sur l'origine de ma monture et sur ses qualités routières. Certains me prédisaient la première panne à peine passé la Porte d'Orléans, d'autres ne la sentaient pas capable de se taper une telle distance quotidienne, répétée pendant 3 semaines. Sans même parler de ceux qui auraient hésité à prendre le départ d'un tel voyage même au guidon d'une BMW R 1200 GS Adventure full équipée Touratech ! Mais moi, j'étais comme Mulder : I want to believe !

Je peux quand même vous dire que lors des premiers kilomètres, je ne faisais pas le malin. J'étais attentif à tous les bruits de la machine, ouvert à son mode de fonctionnement et m'imprégnant de la façon dont toutes les commandes réagissent, à l'écoute des pulsations de son petit piston, à la recherche de chaque anomalie. Du coup, les premières centaines de kilomètres se font en étant un peu à l'écoute du jeu à la poignée de gaz, des pétarades de l'échappement à la décélération et de la consistance caoutchouteuse du sélecteur, avant de conclure qu'en fait, tout est normal !

C'est bien connu : pour voyager loin, il faut ménager sa monture. Mais ça veut dire quoi, ménager sa monture, quand on ne dispose que de 9 chevaux et 0,85 m/kg de couple ? Utiliser seulement et avec parcimonie, 7 chevaux et 0,6 m/kg de couple ? Ben en fait, c'est ça. Et la clé pour rouler en 125, à un rythme cool, qui plus est, c'est d'abord de lui trouver un itinéraire taillé à sa mesure : de la petite route, encore et toujours de la petite route, histoire d'éviter le trafic et les camions difficiles à doubler.

Custom Keeway Superlight vers Dakhla

Au fil des heures, la Keeway 125 Superlight dévoile ses aptitudes routières. Le petit mono semble pouvoir tenir facilement et, je l'espère, indéfiniment, un petit 90 km/h de croisière à 7250 tr/mn en cinquième, sur un filet de gaz, au moins sur un relief plan et sans grand vent de face. Le confort est étonnamment bon : la moto ne vibre pas beaucoup, la selle est épaisse et avec un sac sur la selle passager, ça me fait un petit dosseret bien moelleux. Les suspensions préservent suffisamment le confort sur les bosses. Malgré la vitesse de croisière fort modeste, le petit pare-brise dévie un peu le vent.

Et la 125 trace sa route : deux étapes en France, une dans le Limousin, l'autre en Ariège, deux autres en Espagne et me voilà prêt à traverser la Méditerranée et à changer de continent. 2000 kilomètres au compteur déjà et comme un petit goût de première victoire pour l'équipage : si la 125 Keeway flanche, elle aura déjà permis d'aller en Afrique. La traversée de la France aura été plus agréable que celle de l'Espagne, où j'ai eu plus de mal à trouver des petites routes : du coup, j'ai du me taper pas mal de camions et beaucoup de vent de face sur les plateaux de la région d'Albacete, avec en plus des paysages moches et poussiéreux, où la Keeway avait parfois du mal à tenir un petit 80 km/h. Et c'était encore pire en traversant les Pyrénées en Andorre, avec de la neige, une température de - 6°C et la petite Keeway qui terminait les cols à 40 km/h en seconde ! Mais c'était mieux sur la fin avec une route absolument magnifique entre Ronda et Algesiras : un vrai paradis de motard, même avec 9 chevaux.

sable sur la route du Paris Dakar en plein Sahara

L'Afrique, le royaume de la 125 chinoise

Changement de continent. Changement d'univers. Changement d'état d'esprit ! Car au Maroc, je vais retrouver des petites routes de campagne, voire de montagne et désormais, c'est moi le roi de la route ! Histoire de compliquer un peu les choses, je ne suis pas descendu directement le long de l'Atlantique, mais j'ai préféré tirer vers le sud-est, en passant de Tanger à Tetouan, Fès et Midelt, puis d'aller sentir les premiers sables pré-sahariens à Merzouga et à proximité de l'Algérie, avant de traverser tout l'Atlas une première fois pour aller à Marrakech, puis une seconde pour descendre vers Taroudant, puis, de Tafraoute, aller rejoindre l'océan à Sidi Ifni. Soit un bon détour de 2000 kilomètres. J'aime pas quand c'est simple. Et puis la 125 Keeway tient toujours le choc.

Plusieurs articles sur le Repaire ne suffiraient pas à expliquer les paysages (voir quand même : le Maroc de Tanger à Agadir par la route côtière ainsi que le Maroc : l'Atlas entre Agadir et Marrakech) ni à rendre compte des moments vécus, forcément variés et qui construisent doucement notre compréhension de ces territoires qui nous sont étrangers. Mais des images, furtives, qui ne constituent que quelques petits morceaux du puzzle : un cultivateur avec son âne dans un champ, des adolescentes en foulard qui chahutent à la sortie des écoles comme toutes les adolescentes du monde, un petit garçon en vélo avec son chèche bleu de touareg croisé dans les dunes, une femme en niqab assise dans un village en ruines à la frontière algérienne, un minibus sur les rotules mais roulant à fond la caisse avec une chèvre accrochée sur la galerie. Quelques clichés d'une réalité colorée et complexe.

Sur les petites routes du Maroc, entre les taxis Mercedes W123 hors d'âge et les camions surchargés, le trafic roule souvent à 50 km/h. Du coup, la 125 Keeway se sent pousser des ailes et désormais, c'est elle qui double. Sa bonne volonté reste épatante : que ce soit dans les palmeraies des fonds vallée, sur les routes sinueuses du Haut-Atlas ou dans les gorges étroites du Todra ou du Dadès, son petit mono l'entraine sans broncher.

Avec son double échappement, ses chromes (bien sales) et ses sacoches cloutées, je m'entends souvent demander si c'est une Harley-Davidson ! Et pourtant, elle a plein de copines au Maroc : la 125 chinoise est sans conteste le moyen de transport des artisans et des classes laborieuses et dans chaque quartier, on trouve une échoppe capable de la réparer et je suis sûr de trouve des spécialistes de sa technologie de pointe. Mais c'est inutile.

La route continue vers le plein sud et la diversité laisse place à l'immensité. A partir de Laâyoune, la route côtière sert de transition entre les falaises de l'Atlantique et la fin occidentale du Sahara. Les villes et villages deviennent plus espacés, les contrôles de police sont plus fréquents (géopolitiquement parlant, la région du Sahara Occidental est une zone sensible pour les marocains), je croise de nombreux convois militaires. Et au risque de démystifier, ce n'est pas la route qui est intéressante (d'interminables lignes droites sur de petits plateaux caillouteux et sales, parsemés de bancs de sable ici et là), mais c'est l'expérience qui séduit : le sentiment de solitude et d'immensité, l'absence quasi totale de trafic, la prise de conscience de sa propre fragilité face aux éléments, au soleil qui me brûle le visage toute la journée, au vent de sable qui me cingle les jours, la relation de confiance que je construits avec la moto : la 125 Keeway n'a pas le droit de me trahir. Pas ici.

Tout voyage apporte son lot de découvertes : des bonnes, comme la jolie ville de Dakhla au bout de sa lagune, des interrogations, comme Nouadibhou, en Mauritanie, ville inhospitalière avec son trafic anarchique, son cimetière de bateaux, ses chiens errants agressifs envers le voyageur. Il y a aussi quelques moments rock'n roll, comme la frontière entre le Maroc et la Mauritanie, véritable no man's land de 6 kilomètres de long, parsemé de voitures qui ont littéralement été soufflées par des mines et dont les carcasses calcinées vous mettent dans l'ambiance. Il y a une trace sur la piste de sable, hors de question d'en sortir. La Keeway se sortira de l'exercice avec quelques passages à fond de première en pédalant avec les pieds et en se relançant à l'embrayage. Elle a vaincu les bancs de sable. Et deux jours après, elle sera à Dakar.

Morale de l'histoire : une moto que vous ne regarderiez même pas si elle était garée sur le trottoir en bas de chez vous peut très bien vous emmener au bout du monde. Éloge de la simplicité, éloge de la liberté.

Passage au Maroc avec l'Atlas enneigé en arrière plan

Les problèmes rencontrés

Alors, elle a tenu le coup, cette 125 chinoise. J'aurais du prendre des paris en partant, je serais rentré plus riche. Commençons par ce qui a cassé : une attache de clignotant arrière, le troisième jour, en Espagne. Réparée par un bout de scotch américain. Et c'est tout.

La chaîne a été graissée tous les deux jours et a été retendue en entrant dans le Sahara Occidental. Les pneus n'ont pas eu à connaître les affres de la crevaison. Un petit appoint d'huile a été fait à Nouadibhou (Mauritanie), après plus de 6500 kilomètres. A partir de Nouakchott, une petite fuite d'huile sur l'embase du cylindre est apparue.

Elle a consommé entre 2,6 et 3,2 l / 100, ce qui garantissait 500 kilomètres d'autonomie grâce aux 15 litres de son réservoir. Je ne me suis servi du jerrycan qu'en arrivant sur Dakar, histoire de ne pas refaire un dernier plein.

La Keeway 125 Supelight a ainsi abattu 7800 kilomètres en 20 jours, par des températures allant de - 6°C à + 37 °C. Sans broncher.

Le budget

  • Une 125 chinoise d'occasion : entre 500 et 1000 €
  • Sa préparation : une vidange, un train de pneus, quelques pièces : maxi 300 €
  • Le carburant : environ 1 € le litre en Afrique
  • La nourriture : en mangeant comme les locaux, on peut s'en tirer à 2 ou 3 € par repas.
  • Le logement : là, c'est variable et dans l'ensemble j'ai trouvé que c'était moins cher au Maroc (chambres à 20 ou 30 €) qu'en Mauritanie ou au Sénégal (compter facilement 50 ou 60 € dans les grandes villes).
  • Au global, on est donc à un peu plus de 2000 € les trois semaines de voyage, en sachant que la revente de la moto a couvert largement les frais de retour en avion.

Les règles pour partir avec une petite moto

  • Choisir son itinéraire : la 125 est une machine parfaitement adaptée à presque tout, sauf aux voies de circulation rapide. Tenez vous-en éloignés le plus possible et vous découvrirez que l'on peut abattre des kilomètres dans un environnement plus serein et en faisant des rencontres plus authentiques, en s'ouvrant à l'imprévu.
  • Ménager sa monture : même en roulant à fond, elle n'ira pas bien vite. Autant donc la ménager dans les reliefs et en cas de grand vent. Sur les petites routes, rouler à 70 ou 85 ne change pas grand-chose...
  • Voyager léger : vous partez 3 semaines ? Prenez des fringues pour 5 jours et faites des lessives. À moto, le poids, c'est l'ennemi. En voyage, c'est une aliénation.
  • Ne jamais rouler de nuit : c'est une interdiction absolue. Voitures en panne laissées sans signalement, nids de vélociraptor (des poules géantes), animaux errants, c'est juste trop dangereux. Couchez-vous tôt et soyez sur la route au lever du soleil.
  • Prudence totale sur la route : quand ça roule vite, vous êtes une chicane mobile. Quand ça ne roule pas très vite, vous êtes en compagnie d'autres usagers qui ne sont pas habitués aux motos et qui peuvent vous couper la route... Dans tous les cas, vous êtes le maillon faible. Anticiper le trafic est donc une absolue nécessité. C'est encore plus vrai dans les villes mauritaniennes où règne la loi du plus fort et ou vous devrez régulièrement vous jeter sur le côté pour laisser passer d'autres véhicules.
  • La moto, c'est la liberté et celle-ci ne se vit pas moins intensément au guidon d'une 125. La vie étant plutôt courte, qu'est-ce que vous attendez ?

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