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Je veux une sportive (mon cul)

En mal de repères sociaux

Dans ma boîte, on voit défiler des intérimaires toute l'année. Certains de braves types, d'autres moins. Et puis il y a les mômes qui essayent de causer bécanes avec le club des scrogneugneux -aïe.

Je veux une sportive (mon cul)

Je t'ai déjà parlé du club des scrogneugneux. De temps en temps, un intérimaire en mal de repères sociaux dans l'usine vient nous entreprendre. Il a le plus souvent un 50 trafiqué qui hurle à la mort ou une bécane à la mode avec un réservoir qui fait mal aux couilles et un phare mal gaulé parce que ça fait "manga".

Le gamin arrive par la tangente et vient poser son gobelet de café pas tout à fait en face de moi. Fifi, à ma droite, choisit de l'ignorer. Seb se lève pour aller se chercher à boire. Le gamin attaque, s'adressant à moi, celui qui a l'air le moins malcommode :

- Il est à toi, le gros scoot ?

- Oui.

- C'est bien ? Il prend combien ?

La question revient souvent. Je la trouve stupide. Je réponds quand même :

- Assez pour perdre six points sur l'autoroute.

Moment de flottement en face, le temps que le gamin fasse l'addition. C'est un gros bobard : j'accroche au mieux 140 chrono.

Il entre alors dans le vif du sujet :

- Mon cousin, il a une R1. Débridée. Elle fait 220 chevaux au banc. Avec, il prend 280. Et elle lève même en quatrième.

C'est terrible, ces gens qui cherchent à exister en répétant les bobards des autres.

Fifi lâche un grognement entre moquerie et mépris. Pas effarouché, le gamin continue :

- Avec, il gratte les S 1000 RR et pourtant ça envoie fort, une S 1000 RR.

J'aime bien comme il prononce S 1000 RR en détachant les syllabes, comme s'il avait peur d'écorcher un mot nouveau. Grognement bis de Fifi, qui lâche :

- C't'une merde, la S 1000. Rien dans le sac.

Fifi n'a pas digéré la trahison de l'abandon du flat deux soupapes à air.

Le gamin hésite : en face de lui, il n'a pas un de ses copains qui ne savent de la moto que ce que leur disent les magazines. Plutôt de vrais experts : la dernière fois que je suis monté sur une sportive, c'était un Gex' 600 et je n'ai pas le souvenir d'avoir passé les 8.000 tours ; trop la trouille.

Il ne faut pas non plus être trop chien, scrogneugneux ou pas. Je souris :

- Et toi ? Tu as quoi comme moto ? Parce que tu viens ici en voiture, non ?

- J'ai un 50. Mes parents veulent pas que je passe mon permis moto.

Je hausse les épaules, d'un air résigné.

- Mais celle que je veux, c'est un Panigale 1299 S. Elle est trop belle.

COUCHÉ KPOK ! PAS BOUGER ! COUCHÉ J'AI DIT !

J'ai réussi à juste sourire. Fifi ne dit rien : chez Ducati, il s'est arrêté de compter à 851. Le gamin a dû prendre mon expression pour un encouragement : il déroule la fiche technique de la bécane, qu'il connaît visiblement par coeur.

C'est terrible, ces gens qui cherchent à exister au travers des fausses promesses des constructeurs.

Le gamin s'arrête, guettant une réaction. Je me penche vers lui, sur l'air de la confidence, comme si j'allais lui révéler un grand secret -et c'est vrai. Je murmure en montrant les scrogneugneux du doigt :

- Regarde-nous, les anciens. Sur quoi crois-tu qu'on roule ? Moi sur un gros scoot, Fifi sur un XJ 600, Seb sur une SV à carbus, Manu sur une Transalp. Alors qu'en toute logique on devrait tous rouler sur des motos ultimes, non ? Alors d'après toi, pourquoi on ne le fait pas ?

Le gamin fronce les sourcils. Il est soudain sérieux. Il gamberge. Il fait "non" de la tête.

- Si tu veux vraiment trouver une bonne moto, regarde son compteur kilométrique. S'il affiche 50.000 pour un mono, 70.000 pour un bi ou 100.000 pour un 4 en ligne, alors c'est une bonne moto. C'est la route qui fait la bonne moto, pas les jolies photos, pas la liste d'options, pas même le prix, juste la route. C'est la route qui arbitre.

Je martèle la table de l'index.

- Ta Panigale, ou la R1 de ton cousin... elles n'auront jamais 100.000 bornes au compteur. Personne n'aime assez une R1 ou un Panigale pour la garder aussi longtemps, pour faire autant de bornes avec. Alors qu'une XJ 600 modèle 1985, oui. Tu vois le truc ?

Il est l'heure de retourner sur la ligne : nous n'avons que 17 minutes de pause. Le môme se lève, le regard vide.

A la prochaine pause, j'en fais un disciple enragé de la CB 500 type PC 26.

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